
« L’extra-ordinaire vie amoureuse de la femme à barbe » ne contient pas toutes les anecdotes que je vous livre au compte-gouttes au fil des semaines. Mais réalité et fiction se rejoignent inévitablement, vous le comprendrez mieux en lisant mon roman (j’espère). La date de publication approche…, encore un peu de patience !
Voici une histoire de poulets.
Au début, quand il restaurait sa grange dans la Nièvre, mon grand-père Paul travaillait encore en région parisienne. Il était Agent-payeur, ce qui consistait à porter l’argent des allocations familiales aux familles, directement à leurs domiciles. En clair, mon grand-père se baladait avec une sacoche pleine d’argent liquide et faisait du porte-à-porte dans les cités de Seine-Saint-Denis (devenu le 9-3), entre Aubervilliers et La Courneuve.
Je me demande si ce serait encore possible aujourd’hui (je plaisante bien sûr 🤪) !
Bref. Pendant que mon grand-père expédiait sa distribution de billets (il travaillait seulement 15 jours par mois), je restais dans la Nièvre, hébergé par une famille de fermiers, un couple avec plein d’enfants (combien ?) et un oncle vicieux qui vivait à part dans une annexe (et c’était mieux ainsi). Il y avait une fille et un garçon sensiblement de mon âge, lui avait un problème au cœur de naissance (genre insuffisance), et elle, des problèmes de cœur d’adolescente (genre trop-plein).
Re-bref. Revenons à nos poulets. Parmi les nombreuses activités de ces fermiers, sans doute pour multiplier leurs revenus trop minces, ils élevaient des poussins, disons une certaine de bestioles jaunes à chaque fois, livrés dans une boîte en carton façon pizza, et libérés d’un coup dans la salle principale. Ça piaille, un barouf aigu et continu, puis ça disparaît brusquement sous un meuble, comme un seul homme. On aurait dit un banc de poissons jaunes sur pattes.
D’une certaine façon, j’étais comme ces poussins, un revenu supplémentaire, je n’étais pas accueilli à titre gracieux.
Re-re-bref. Rapidement, les poussins grandissaient (c’est fou ce que ça mange !), ils ne pouvaient plus rester à l’intérieur. Ils étaient donc revendus pour être engraissés, pour devenir poulets, et pour être rôtis un dimanche en famille.
Mon grand-père avait quitté son poste d’Agent-payeur avant de se faire dévaliser et trucider, il avait définitivement rejoint la Puisaye, et il s’était lancé dans l’élevage de poulets. J’avais donc retrouvé mes poussins (d’autres mais pareils) métamorphosés en poulets, gambadant sur le terrain de mes grands-parents, dans ce style caractéristique des volailles, désarticulé et affolé, le corps partant à droite et la tête visant à gauche, en un mot : l’air con. Malgré tout, on peut comprendre cette volonté de fuir, vu que régulièrement, le boucher pointait son nez, ou plutôt son hachoir, et qu’il n’était plus temps de gambader. Sauve qui peut ! Et tant pis pour le style, plutôt con que mort !
Ces séances d’abattage ne m’amusaient pas. Chaque fois, je filais rejoindre la fille de la fermière qui m’ouvrait son grand cœur (et son modeste décolleté) pour me réconforter. Et moi, je faisais semblant d’avoir besoin d’un gros réconfort. Câlin poussin !
Dernier-bref. Ce qui m’amusait par contre, c’était les femmes qui venaient voir les poulets, un peu comme une distraction, mais surtout pour choisir celui qui fera leur dîner, avec leurs nu-pieds et leur vernis à ongles rouge. Celles-là, je les guettais, et les poulets aussi, ils guettaient. Dès leur entrée dans l’enclos, au lieu de fuir de façon anarchique, les poulets se regroupaient en meute, aussi serrés et soudés qu’ils l’étaient avant, quand ils étaient poussins, et à l’attaque ! Ils se précipitaient sur les doigts de pieds peints des pauvres femmes, voyant dans ces orteils frétillants et rouges, une dizaine de délicieux vers de terre à picorer.
Et, selon les témoignages des victimes, il ne fait pas bon être un lombric offert à des poulets idiots.
Je revois ces femmes, à l’instar des volailles, courir sans issue, le corps partant à droite et la tête visant à gauche, en un mot…
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