Histoire de Puisaye : l’oeil.

« L’extra-ordinaire vie amoureuse de la femme à barbe » met en valeur la Puisaye, et à travers cette région de campagne, toutes les campagnes de France.

Cette fois, il est question d’œil, et plus précisément de l’œil de ma grand-mère Toinette.

Avec mon grand-père Paul, on allait souvent à la pêche, lui et moi, et notre lieu préféré était l’étang d’Angelier, à quelques pas de la maison. On partait avant le lever du jour, ce qui fait très tôt en été, vers 5h30. On avait le temps de s’installer, de monter les lignes et d’appâter, afin d’être prêts dès les premiers rayons du soleil. C’est le moment le plus propice. Notre seul objectif : le gardon, même si quelques tanches et autres brèmes se laisseraient surement tenter pas nos asticots, au risque de casser nos lignes montées trop fin pour ces pique-assiettes.

Vers 9h, ma grand-mère Toinette nous rejoignait, avec un casse-croûte copieux, pain frais, saucisson ou jambon, fromage de chèvre. Généralement, les poissons arrêtent de mordre rapidement après le lever du soleil. Alors, progressivement, notre activité perdait en intensité, à l’inverse de nos estomacs qui se réveillaient d’un coup. On avait faim, carrément la dalle, et on attendait Toinette avec impatience. On abandonnait nos bouchons à leur sort, et on se focalisait sur le chemin de terre qui menait à l’étang, par où devait bientôt déboucher ma grand-mère, et surtout la camionnette chargée de victuailles (combi Fiat 900). 

C’était la pause.

On s’installait près du Combi pour la collation. De temps en temps, pour se donner bonne conscience, on relevait les lignes et on relançait. Cette fois, mon grand-père avait voulu relancer, mais la ligne était bloquée vers l’arrière. C’était souvent qu’on se prenait dans une branche d’arbre, ou qu’on s’accrochait dans les herbes hautes. Rien d’extra-ordinaire, sauf que là, à cet endroit, ni arbre, ni herbes hautes ! Mon grand-père insistait, il tirait sur la ligne récalcitrante, fort, il tirait encore, plus fort. C’est quoi qui accroche ?

Je regardais ma grand-mère, sa tête avançait à chaque fois que mon grand-père lançait sa gaule, puis elle reculait, et elle repartait violemment vers l’avant, et ainsi plusieurs fois, comme un pantin soumis. Moi, je regardais, immobile, suivant ébahi le va-et-vient de ma grand-mère. L’hameçon était planté dans sa paupière, au niveau des cils, la paupière du bas. La peau s’étirait à chaque lancer de mon grand-père, exhibant l’œil de façon terrifiante, les vaisseaux sanguins éclatés en ramifications rougies et gonflées. Enfin, mon grand-père avait réalisé l’horreur de la situation, il avait jeté son matériel par terre pour secourir sa femme. Je vous passe les détails, mais il avait fallu décrocher l’hameçon, surtout l’ardillon. Heureusement qu’on ne pêchait pas la carpe !

Mais le pire, dans mon esprit d’enfant, pendant tout ce temps, c’était l’asticot qui se débattait dans l’œil de ma grand-mère.

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